
















A Madagascar, les invasions du Criquet migrateur, Locusta migratoria capito Sauss., qui peuvent ravager la plus grande partie de l'île, prennent naissance au sein
d'une aire grégarigène située dans le sud-ouest du territoire. C'est là que se forment bandes larvaires et essaims primitifs. Depuis les travaux de pionnier de
Zolotarevsky (1929), les recherches se sont multipliées et ont connu un point culminant dans les années 1970 avec la réalisation d'un projet PNUD/FAO de recherche
dont le but était d'établir une stratégie de lutte préventive basée sur une meilleure connaissance des populations solitaires et des
conditions écologiques pouvant conduire à un départ d'invasion (FAO, 1973).
Le phénomène de grégarisation

Plusieurs années de recherches intensives sur le terrain ont montré que le cycle annuel du Criquet migrateur en phase solitaire, qui compte normalement 4 ou 5 générations
par an, est marqué par une succession ininterrompue de phénomènes migratoires. Ces déplacements, nocturnes, ont lieu à toute époque de l'année et peuvent s'effectuer
sur de grandes distances. Leur déterminisme est essentiellement relié aux conditions pluviométriques. Tant l'excès que le défaut de pluie ont
un effet stimulant sur les imagos. Au niveau de l'aire grégarigène, chaque pluie est suivie d'apports de populations qui se sédentarisent et pondent sur place. Ces
populations ne restent que pendant un délai très bref, de l'ordre de 5 jours en saison chaude, au delà duquel les individus s'envolent s'il n'y a pas de nouvelle pluie (Lecoq, 1975).
Les individus se déplacent en relation avec les zones météorologiques de convergence des vents. Sur un site donné, la densité d'apports de
populations est maximale lorsque ce site se trouve au centre d'une forte zone de convergence. L'intensité des apports dépend de l'intensité de la zone de convergenceainsi que de l'abondance des précipitations sur l'ensemble du sud-ouest de l'île, de l'aptitude au vol de ces
populations imaginales et de leur densité. Les types de temps provoquant une convergence maximale sur l'aire grégarigène
sont également ceux qui sont accompagnés d'un maximum d'apports de populations immigrantes (Lecoq, l.c.).
Globalement, l'orientation générale des déplacements dépend essentiellement de l'évolution saisonnière de la pluviométrie. Ainsi, les populations effectuent un mouvement
d'ensemble NNE-SSW en début de saison des pluies, mouvement qui s'inverse à l'approche de la saison sèche et fraîche
(Launois, 1974; Lecoq, 1975). Plus précisément, à l'échelle mensuelle, la direction des vols de populations solitaires dépend de la position des zones où la pluviométrie est
optimale pour l'espèce et où les populations du Criquet migrateur vont s'accumuler, se sédentariser et se reproduire. Ces conditions pluviométriques optimales ont été
définies comme étant de l'ordre de 50 à 150 mm d'eau par mois (Launois, l.c.). En deçà le milieu est trop sec, au delà il est trop humide.
Dans un cas comme dans l'autre, les populations, si elles le peuvent, ont tendance à fuir par vol les zones défavorables.
L'orientation des vols est également influencée par l'existence de voies privilégiées de déplacements et de couloirs de
migration (Duranton et al, 1979). Ces axes, à la faveur d'un vent dominant convenablement orienté, guident les imagos en vol. Au lieu de se disperser,
ceux-ci se concentrent en certains sites localisés le long ou à l'extrémité de ces axes. En ces points, la « densation » (l'augmentation de densité) peut être
soudaine et considérable et les possibilités de grégarisation s'en trouvent renforcées.
Ces déplacements adaptatifs par vol jouent un rôle fondamental dans la dynamique des populations et la naissance des invasions. L'utilisation de méthodes d'analyse
démographique permet de calculer les taux nets de reproduction des populations strictement autochtones et de montrer qu'ils sont en général faibles et ne peuvent à eux
seuls expliquer les pullulations et grégarisations soudaines. Des conditions locales favorables ne constituent qu'une des étapes vers la transformation de la phase solitaire
vers la phase grégaire. Elles doivent être nécessairement précédées d'apports de populations solitaires entraînant une importante
concentration des pontes parentales. La genèse des pullulations du Criquet migrateur malgache résulte ainsi, avant tout, de la faculté de déplacements par vol exploitée
à un haut degré par les individus de la phase solitaire (Lecoq, 1975).
Ces phénomènes de concentration ne sont cependant pas suffisants pour provoquer un départ d'invasion. Il faut également que les surfaces concernées
soient vastes afin que les essaims primitifs – formés à la suite de ces rassemblements massifs - puissent maintenir leur cohésion. Cette condition ne peut être
remplie qu'au niveau de l'aire grégarigène.
Là, le seuil critique de grégarisation (de l'ordre de 2000 ailés solitaires par hectare) peut être atteint en l'espace de quelques jours, voire d'une
seule journée. Une telle densité est impossible à observer dans aucune autre région de l'aire d'habitat à partir de populations sédentaires en moins de 2 ou 3 générations
successives dans les conditions les plus favorables. La densité maximale serait alors atteinte en début de saison sèche et le retour de conditions défavorables
empêcherait alors tout début de grégarisation (Launois, 1974).
L'explication des pullulations et des grégarisations du Criquet migrateur malgache réside donc essentiellement dans la nécessité où se trouve cet insecte de se déplacer, pour
survivre, entre des aires où les conditions écologiques - et tout spécialement pluviométriques - sont complémentaires (Lecoq, 1975). Ce sont ces déplacements par vol qui donnent aux adultes solitaires, dans certaines conditions, l'occasion de se concentrer et de se multiplier activement. Pour provoquer la transformation phasaire plusieurs étapes doivent êtrefranchies, mais des conditions locales favorables ne suffisent absolument pas. Sans les déplacements de populations solitaires, la grégarisation du Criquet migrateur à Madagascar serait beaucoup plus rare, sinon impossible.
En définitive, la notion de pluviométrie optimale permet une bonne compréhension de l'évolution saisonnière du Criquet migrateur malgache, de la
dynamique de ses populations et de leurs déplacements adaptatifs par vol en phase solitaire et de leur importance sur la grégarisation.
La simplicité de cette notion de pluie optimale et l'ensemble des connaissances acquises au début des années 1970 permirent le développement d'un système de prévention
contre les invasions du Criquet migrateur à Madagascar. Ce système - qui n'est rien d'autre qu'un modèle rudimentaire qualitatif - repose à la fois sur la notion
d'optimum pluviométrique et sur la reconnaissance de l'importance des déplacements par vol dans
le déterminisme des pullulations et des grégarisations. Il est validé par de nombreux travaux scientifiques et repose sur une large analyse de plus de trente années de
données d'archives du service antiacridien malgache (Launois, 1974). Des corrélations simples ont pu être établies entre des séquences d'événements pluviométriques
et les phénomènes de grégarisation du criquet migrateur.
Le principe de l'alerte précoce
Il consiste à suivre mensuellement le déplacement des zones de pluies optimales par rapport à l'importance des populations solitaires, larvaires et
imaginales, dans les principales régions naturelles du sud et du sud-ouest de l'Ile (Launois, 1973).
Quelques critères d'alerte simples ont été établis. Sont en particulier considérés comme très favorables à la grégarisation et à un départ d'invasion :
Le dispositif de surveillance est constitué de stations d'observations fixes et d'itinéraires de prospections extensives.
Les sites surveillés sont choisis parmi les plus représentatifs des principales régions naturelles et en fonction de leur position sur le trajet des voies privilégiées
de déplacement des ailés solitaires.
Schématiquement, l'avertissement et la quantification du risque résultent de la comparaison mensuelle d'une carte de situation acridienne et des cartes
pluviométriques des trois mois précédents.
Références
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