CIRAD
Fiche technique

Les invasions du criquet migrateur à Madagascar et le principe de l'alerte précoce
(d'après M.Lecoq 1995)









A Madagascar, les invasions du Criquet migrateur, Locusta migratoria capito Sauss., qui peuvent ravager la plus grande partie de l'île, prennent naissance au sein d'une aire grégarigène située dans le sud-ouest du territoire. C'est là que se forment bandes larvaires et essaims primitifs. Depuis les travaux de pionnier de Zolotarevsky (1929), les recherches se sont multipliées et ont connu un point culminant dans les années 1970 avec la réalisation d'un projet PNUD/FAO de recherche dont le but était d'établir une stratégie de lutte préventive basée sur une meilleure connaissance des populations solitaires et des conditions écologiques pouvant conduire à un départ d'invasion (FAO, 1973).

Le phénomène de grégarisation


Plusieurs années de recherches intensives sur le terrain ont montré que le cycle annuel du Criquet migrateur en phase solitaire, qui compte normalement 4 ou 5 générations par an, est marqué par une succession ininterrompue de phénomènes migratoires. Ces déplacements, nocturnes, ont lieu à toute époque de l'année et peuvent s'effectuer sur de grandes distances. Leur déterminisme est essentiellement relié aux conditions pluviométriques. Tant l'excès que le défaut de pluie ont un effet stimulant sur les imagos. Au niveau de l'aire grégarigène, chaque pluie est suivie d'apports de populations qui se sédentarisent et pondent sur place. Ces populations ne restent que pendant un délai très bref, de l'ordre de 5 jours en saison chaude, au delà duquel les individus s'envolent s'il n'y a pas de nouvelle pluie (Lecoq, 1975).

Les individus se déplacent en relation avec les zones météorologiques de convergence des vents. Sur un site donné, la densité d'apports de populations est maximale lorsque ce site se trouve au centre d'une forte zone de convergence. L'intensité des apports dépend de l'intensité de la zone de convergenceainsi que de l'abondance des précipitations sur l'ensemble du sud-ouest de l'île, de l'aptitude au vol de ces populations imaginales et de leur densité. Les types de temps provoquant une convergence maximale sur l'aire grégarigène sont également ceux qui sont accompagnés d'un maximum d'apports de populations immigrantes (Lecoq, l.c.).

Globalement, l'orientation générale des déplacements dépend essentiellement de l'évolution saisonnière de la pluviométrie. Ainsi, les populations effectuent un mouvement d'ensemble NNE-SSW en début de saison des pluies, mouvement qui s'inverse à l'approche de la saison sèche et fraîche (Launois, 1974; Lecoq, 1975). Plus précisément, à l'échelle mensuelle, la direction des vols de populations solitaires dépend de la position des zones où la pluviométrie est optimale pour l'espèce et où les populations du Criquet migrateur vont s'accumuler, se sédentariser et se reproduire. Ces conditions pluviométriques optimales ont été définies comme étant de l'ordre de 50 à 150 mm d'eau par mois (Launois, l.c.). En deçà le milieu est trop sec, au delà il est trop humide. Dans un cas comme dans l'autre, les populations, si elles le peuvent, ont tendance à fuir par vol les zones défavorables.

L'orientation des vols est également influencée par l'existence de voies privilégiées de déplacements et de couloirs de migration (Duranton et al, 1979). Ces axes, à la faveur d'un vent dominant convenablement orienté, guident les imagos en vol. Au lieu de se disperser, ceux-ci se concentrent en certains sites localisés le long ou à l'extrémité de ces axes. En ces points, la « densation » (l'augmentation de densité) peut être soudaine et considérable et les possibilités de grégarisation s'en trouvent renforcées.

Ces déplacements adaptatifs par vol jouent un rôle fondamental dans la dynamique des populations et la naissance des invasions. L'utilisation de méthodes d'analyse démographique permet de calculer les taux nets de reproduction des populations strictement autochtones et de montrer qu'ils sont en général faibles et ne peuvent à eux seuls expliquer les pullulations et grégarisations soudaines. Des conditions locales favorables ne constituent qu'une des étapes vers la transformation de la phase solitaire vers la phase grégaire. Elles doivent être nécessairement précédées d'apports de populations solitaires entraînant une importante concentration des pontes parentales. La genèse des pullulations du Criquet migrateur malgache résulte ainsi, avant tout, de la faculté de déplacements par vol exploitée à un haut degré par les individus de la phase solitaire (Lecoq, 1975).

Ces phénomènes de concentration ne sont cependant pas suffisants pour provoquer un départ d'invasion. Il faut également que les surfaces concernées soient vastes afin que les essaims primitifs – formés à la suite de ces rassemblements massifs - puissent maintenir leur cohésion. Cette condition ne peut être remplie qu'au niveau de l'aire grégarigène. Là, le seuil critique de grégarisation (de l'ordre de 2000 ailés solitaires par hectare) peut être atteint en l'espace de quelques jours, voire d'une seule journée. Une telle densité est impossible à observer dans aucune autre région de l'aire d'habitat à partir de populations sédentaires en moins de 2 ou 3 générations successives dans les conditions les plus favorables. La densité maximale serait alors atteinte en début de saison sèche et le retour de conditions défavorables empêcherait alors tout début de grégarisation (Launois, 1974).

L'explication des pullulations et des grégarisations du Criquet migrateur malgache réside donc essentiellement dans la nécessité où se trouve cet insecte de se déplacer, pour survivre, entre des aires où les conditions écologiques - et tout spécialement pluviométriques - sont complémentaires (Lecoq, 1975). Ce sont ces déplacements par vol qui donnent aux adultes solitaires, dans certaines conditions, l'occasion de se concentrer et de se multiplier activement. Pour provoquer la transformation phasaire plusieurs étapes doivent êtrefranchies, mais des conditions locales favorables ne suffisent absolument pas. Sans les déplacements de populations solitaires, la grégarisation du Criquet migrateur à Madagascar serait beaucoup plus rare, sinon impossible.

En définitive, la notion de pluviométrie optimale permet une bonne compréhension de l'évolution saisonnière du Criquet migrateur malgache, de la dynamique de ses populations et de leurs déplacements adaptatifs par vol en phase solitaire et de leur importance sur la grégarisation.

La simplicité de cette notion de pluie optimale et l'ensemble des connaissances acquises au début des années 1970 permirent le développement d'un système de prévention contre les invasions du Criquet migrateur à Madagascar. Ce système - qui n'est rien d'autre qu'un modèle rudimentaire qualitatif - repose à la fois sur la notion d'optimum pluviométrique et sur la reconnaissance de l'importance des déplacements par vol dans le déterminisme des pullulations et des grégarisations. Il est validé par de nombreux travaux scientifiques et repose sur une large analyse de plus de trente années de données d'archives du service antiacridien malgache (Launois, 1974). Des corrélations simples ont pu être établies entre des séquences d'événements pluviométriques et les phénomènes de grégarisation du criquet migrateur.

Le principe de l'alerte précoce


Il consiste à suivre mensuellement le déplacement des zones de pluies optimales par rapport à l'importance des populations solitaires, larvaires et imaginales, dans les principales régions naturelles du sud et du sud-ouest de l'Ile (Launois, 1973).

Quelques critères d'alerte simples ont été établis. Sont en particulier considérés comme très favorables à la grégarisation et à un départ d'invasion :

  • l'apparition de conditions pluviométriques optimales dès novembre ou décembre sur une aire particulière du sud-ouest qualifiée d'aire de densation;
  • la persistance de ces conditions pendant au moins 3 mois consécutifs sur une même zone;
  • l'existence de précipitations très supérieures à la normale sur les autres zones de l'Ile.

Le dispositif de surveillance est constitué de stations d'observations fixes et d'itinéraires de prospections extensives. Les sites surveillés sont choisis parmi les plus représentatifs des principales régions naturelles et en fonction de leur position sur le trajet des voies privilégiées de déplacement des ailés solitaires.


Schématiquement, l'avertissement et la quantification du risque résultent de la comparaison mensuelle d'une carte de situation acridienne et des cartes pluviométriques des trois mois précédents.

Références


  • Duranton J.F., Launois M., Launois-Luong M.H. & Lecoq M., 1979. Les voies privilégiées de déplacement du Criquet migrateur malgache en phase solitaire. Bull. Ecol., 10(2) : 107-123.

  • FAO, 1973. Rapports sur les résultats, conclusions et recommandations du Projet. Projet relatif aux recherches sur le Criquet migrateur malgache PNUD/FAO MAG/70/523. FAO (Rome). Rapport terminal : 73p.
  • Launois M., 1973. Le service d'avertissement antiacridien à Madagascar. Conception et réalisation. Projet relatif aux recherches sur le Criquet migrateur malgache PNUD/FAO MAG/70/523. FAO (Rome). Rapport PNUD(FS)MML/BIO/9: 20p.
  • Launois M., 1974a. Influence du facteur pluviométrique sur l'évolution saisonnière du Criquet migrateur Locusta migratoria capito (Saussure) en phase solitaire et sur sa grégarisation à Madagascar. Ministère de la Coopération (Paris) : 159p.
  • Lecoq M., 1975. Les déplacements par vol du Criquet migrateur malgache en phase solitaire : leur importance sur la dynamique des populations et la grégarisation. Ministère de la Coopération (Paris) : 272 p.
  • Lecoq M., 1995. Forecasting systems for migrant pests. III. Locusts and grasshoppers in West Africa and Madagascar. p. 377-395. In: DRAKE V.A. et GATEHOUSE A.G. (Eds) Insect migration : physical factors and physiological mechanisms. Cambridge University Press, Cambridge.
  • Zolotarevskyi B., 1929. Le Criquet migrateur (Locusta migratoria capito Sauss.) à Madagascar. Ann. Epiphyt., 15 : 185-236.






 Michel Lecoq
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